D'abord, la restitution des trésors royaux d’Abomey a marqué un tournant symbolique majeur. L’événement, fortement médiatisé en Afrique et en Europe, a replacé le Bénin au centre des débats internationaux sur la mémoire, la réparation et la souveraineté culturelle. Sur le plan économique, cette restitution n’a pas constitué un modèle en soi, mais bien un déclencheur. Selon les données du Ministère du Tourisme, de la Culture et des Arts, la fréquentation des sites patrimoniaux a connu une hausse notable après l’exposition des œuvres restituées. Les retombées ont été perceptibles dans l’hôtellerie, la restauration, le transport et les services culturels connexes. Ces indicateurs traduisent une dynamique d’attractivité réelle, sans toutefois suffire à établir une économie patrimoniale autonome. Ils confirment néanmoins un point essentiel : la culture peut amorcer un cycle économique, à condition d’être intégrée dans une stratégie globale. C’est dans cette logique que s’inscrivent les Vodun Days, dont l’édition 2026 s’ouvrira le 08 janvier à Ouidah. L’événement constitue aujourd’hui le principal banc d’essai de l’économie culturelle béninoise en construction. Chaque année, il attire plusieurs dizaines de milliers de visiteurs, dont une proportion croissante de membres de la diaspora africaine et de touristes internationaux. Les estimations des autorités locales et des opérateurs du secteur évaluent les retombées économiques directes à plusieurs milliards de francs CFA, principalement dans l’hébergement, la restauration, les transports, l’artisanat, l’événementiel et les services culturels. Ces chiffres reflètent une économie de flux concentrée sur un temps court. Ils ne permettent pas encore de mesurer les effets structurels : récurrence touristique, investissements privés induits, formalisation des métiers culturels ou montée en gamme de l’offre. C’est précisément sur ces dimensions que l’édition 2026 est attendue comme un révélateur.
Au-delà de l’événementiel, la crédibilité du soft power béninois repose sur sa capacité à s’articuler à des projets économiques concrets. Depuis 2023, plusieurs dispositifs d’accompagnement ont facilité la prospection et les partenariats d’entreprises françaises au Bénin, notamment dans l’agro-transformation, la logistique, les services et l’événementiel. En décembre 2023, une mission économique conjointe pilotée par Business France et Bpifrance a permis à onze entreprises françaises des secteurs agricole et agroalimentaire de rencontrer des partenaires béninois à Cotonou. Bien que ces initiatives ne relèvent pas directement du champ culturel, elles contribuent à la structuration de chaînes de valeur essentielles à l’accueil touristique, à l’organisation d’événements internationaux et à la professionnalisation des services. Ces démarches ne garantissent pas à elles seules des investissements durables, mais elles traduisent une volonté claire : transformer l’attractivité culturelle en opportunités économiques réelles, dans une logique régionale et de moyen terme. Toutefois, l'un des principaux défis demeure la transformation de pics d’activité en filières durables. L’économie culturelle béninoise reste largement informelle, avec des emplois essentiellement temporaires lors des grands événements. Les données disponibles montrent une hausse ponctuelle de l’emploi dans l’événementiel, la médiation culturelle et l’artisanat, sans stabilisation mesurable à long terme. La coopération bilatérale joue ici un rôle indirect mais stratégique, à travers la formation, le transfert de compétences et l’accompagnement entrepreneurial. Ces leviers sont nécessaires, mais insuffisants. Le passage à l’échelle dépendra de l’accès au financement, de la structuration des acteurs locaux et de l’intégration de l’offre culturelle béninoise dans des circuits touristiques réguliers et compétitifs.
À l’approche des Vodun Days, le Bénin évolue dans un environnement régional concurrentiel. Le Sénégal, le Ghana et la Côte d’Ivoire investissent également le champ du soft power culturel, tandis que des puissances extérieures (États-Unis, Royaume-Uni, Chine) déploient leurs stratégies d’influence via fondations, festivals et plateformes numériques. Dans ce contexte, la culture devient un espace de compétition économique autant que symbolique. Les expériences régionales montrent que seuls les pays capables de dépasser la vitrine événementielle pour bâtir une industrie culturelle structurée parviennent à générer des effets durables. À cette équation s’ajoute la question de la mobilité. La réforme communautaire de la CEDEAO visant à réduire les taxes sur les billets d’avion et les redevances aéroportuaires, annoncée pour le 1ᵉʳ janvier 2026, pourrait entraîner une baisse des prix allant jusqu’à 40 % sur certaines liaisons intra-régionales. Si elle se matérialise, cette évolution faciliterait la circulation des publics ouest-africains vers les grands événements culturels, réduisant une barrière logistique et financière majeure. La mobilité aérienne devient ainsi un levier structurel du soft power culturel, en transformant l’attractivité symbolique en flux humains et en revenus économiques.
À quelques jours des Vodun Days 2026, le pari culturel du Bénin entre dans une phase décisive. Les indicateurs disponibles révèlent un potentiel réel, mais encore fragile. La culture peut créer de l’influence, de l’attractivité et des revenus. Elle ne devient un moteur durable de développement que lorsqu’elle s’inscrit dans une chaîne économique complète, capable de transformer l’événement en industrie et le patrimoine en valeur ajoutée. L’édition 2026 dira si le soft power béninois franchit ce seuil stratégique.
Grant-Aniel BOLARIAN