La réécriture de l’histoire coloniale du Bénin franchit une nouvelle étape. Les responsables du Programme RÉÉCRITURE DE L’HISTOIRE COLONIALE NATIONALE DU BÉNIN, porté par l’Académie Nationale des Sciences, Arts et Lettres du Bénin (ANSALB), ont rencontré ce mardi 22 septembre 2026, au Ministère des Enseignements Maternel et Primaire, les Ministres Armand Kuyema NATTA et Adéyèmi Clément KOUCHADÉ, respectivement en charge des Enseignements Maternel et Primaire et des Enseignements Secondaires. La rencontre a permis de présenter l’état d’avancement des travaux, mais aussi d’examiner les possibilités de collaboration avec les deux départements ministériels. Conduite par le Professeur François Adebayo ABIOLA, Coordonnateur du Programme RÉÉCRITURE DE L’HISTOIRE DU BÉNIN et membre de l’ANSALB, la délégation comprenait notamment les Professeurs Paulin DOSSOU, Médard Dominique BADA, Léon B. BIO BIGOU et Comlan Julien HADONOU.
Trois chantiers pour documenter l’histoire et la mémoire
Dans sa présentation, le Professeur François Adebayo ABIOLA a rappelé la place du programme au sein de l’Académie. L’ANSALB est structurée autour de commissions et de programmes spéciaux, parmi lesquels figure le Programme RÉÉCRITURE DE L’HISTOIRE DU BÉNIN. Les travaux sont actuellement structurés autour de trois principaux projets. Le premier porte sur l’étude des révoltes anticoloniales. Le deuxième concerne le massacre de Thiaroye du 1er décembre 1944 et les victimes dahoméennes des deux guerres, avec, d’une part, la poursuite des enquêtes sur le massacre et ses victimes et, d’autre part, l’organisation de conférences-débats en milieu scolaire sur l’histoire coloniale. Le troisième chantier est consacré à la toponymie, avec l’objectif de documenter les lieux et les figures historiques. Pour le Coordonnateur du programme, cette démarche s’inscrit dans une dynamique de recherche destinée à approfondir la connaissance de faits historiques encore insuffisamment documentés et à faire émerger des sources permettant de mieux comprendre la trajectoire du territoire aujourd’hui appelé Bénin.
Thiaroye : des recherches sur les victimes dahoméennes
En effet, la question du massacre de Thiaroye a occupé une place importante dans les échanges. Le Professeur ABIOLA a expliqué avoir participé aux travaux d’un Comité International mis en place au Sénégal dans le cadre de la relecture des faits liés au massacre du 1er décembre 1944. Selon les éléments présentés au cours de la séance, les recherches conduites dans le cadre du programme béninois ont notamment permis d’approfondir la question des ressortissants dahoméens présents parmi les victimes. Des investigations menées autour de Sakété ont conduit les chercheurs à travailler sur l’existence de 44 personnes originaires de cette localité liées à l’événement. Le travail a également porté sur les archives relatives aux personnes embarquées depuis le Dahomey. Des documents et manifestes ont été retrouvés dans le cadre des recherches conduites avec des partenaires sénégalais, permettant d'avancer dans l’identification des victimes dahoméennes. La délégation a par ailleurs évoqué la question de la reconnaissance et de la réparation, qui demeure liée aux travaux historiques et aux démarches conduites au niveau international.
Sakété et Holli djè : documenter les résistances
Autre volet majeur de la rencontre : les révoltes anticoloniales au Dahomey. Le Professeur Comlan Julien HADONOU a présenté les travaux consacrés notamment à Sakété et au Holli djè. Selon les recherches exposées, les résistances à l’installation de l’administration coloniale ne se sont pas limitées aux figures historiques déjà largement connues. Le programme entend notamment documenter les mobilisations locales, les affrontements et les formes de refus opposées à l’ordre colonial. Sakété constitue, à cet égard, un cas particulier. Les travaux présentés font état de plusieurs épisodes de contestation, notamment en 1901, 1903 et 1905. Le soulèvement de 1905 est particulièrement mis en avant. Il aurait été déclenché dans le contexte des funérailles d’un notable local, sur fond de tensions liées aux pratiques culturelles et aux exigences de l’administration coloniale. La répression qui s’en est suivie, selon les éléments de recherche exposés, aurait provoqué des morts et contribué au déplacement de populations vers d’autres zones, notamment le Holli djè. Le travail présenté s’intéresse également à la résistance des populations Holli, dont la confrontation avec l’administration coloniale est décrite comme ayant duré plusieurs années. Les difficultés rencontrées par l’administration dans cette région constituent, pour les chercheurs, un autre aspect à documenter de manière plus approfondie. Le Professeur HADONOU a par ailleurs insisté sur la nécessité de relire les anciens traités et documents utilisés pour présenter l’installation coloniale comme résultant de concessions librement consenties par les autorités locales. L’analyse de ces pièces, selon lui, doit tenir compte du contexte dans lequel elles ont été conclues, des langues utilisées et des conditions dans lesquelles les autorités locales en comprenaient le contenu.
Pobè également dans le champ des recherches
Les échanges ont permis d’élargir le regard aux résistances enregistrées dans la zone de Pobè et jusqu’à Kétou. Des éléments présentés au cours de la rencontre font notamment état de recherches sur des figures locales de résistance, dont Akandé, ainsi que sur les événements liés à la période 1907. La question de Pobè apparaît ainsi comme un prolongement du chantier consacré aux résistances de la façade orientale du territoire. Les intervenants ont souligné la nécessité de poursuivre les recherches afin de documenter des épisodes historiques qui restent peu présents dans les récits largement diffusés. Cette démarche doit également permettre de mieux comprendre les interactions entre les différentes zones de résistance et les modalités d’implantation de l’administration coloniale.
Préserver les vestiges de la période coloniale
La préservation du patrimoine historique a constitué l’un des principaux points de convergence entre les chercheurs et les responsables ministériels. La situation d’une ancienne infrastructure coloniale située à Sakété a notamment été évoquée. Les échanges ont porté sur la nécessité de préserver, autant que possible, les éléments architecturaux présentant une valeur mémorielle, plutôt que de privilégier systématiquement leur destruction et leur reconstruction. Du côté du Ministère, une réflexion est envisagée avec l’Agence de Construction des Infrastructures du sous-secteur de l’Éducation afin que les futurs cadres de collaboration prennent davantage en compte la dimension patrimoniale et mémorielle des bâtiments scolaires anciens. L’idée défendue au cours de la rencontre consiste notamment à identifier les bâtiments concernés, à documenter leur valeur historique et à examiner, selon les cas, les possibilités de réhabilitation plutôt que de démolition. Pour les responsables du programme, l’enjeu dépasse la seule conservation matérielle. Il s’agit aussi de maintenir visible la mémoire attachée aux lieux. La réflexion s’étend aux différents sites historiques de Sakété, dont ceux liés à la résistance et à la mémoire de la traite négrière. Des initiatives locales de valorisation touristique et mémorielle sont déjà engagées autour de plusieurs sites.
L’école appelée à devenir un espace de transmission
La collaboration avec les Ministères de l’Éducation ne devrait cependant pas se limiter à la sauvegarde des infrastructures anciennes. Les échanges ont également porté sur la manière de faire entrer davantage l’histoire locale et la mémoire dans l’environnement scolaire. La question de la mobilisation des enseignants des lycées et collèges a été évoquée comme un levier important pour assurer la transmission des connaissances issues des travaux de recherche. L’idée avancée consiste notamment à mettre à la disposition des enseignants une documentation scientifique validée, adaptée aux différents niveaux d’enseignement. Des activités pédagogiques, des sorties sur les sites historiques et des contenus complémentaires pourraient également être développés. Cette orientation vise à rapprocher les élèves de l’histoire de leur propre environnement. Un site historique, une place publique ou une rue portant le nom d’une personnalité ne devrait plus être seulement un élément du paysage urbain, mais pouvoir devenir un support de connaissance. Dans cette perspective, les responsables de l’Éducation ont évoqué la possibilité de travailler sur des dispositifs pédagogiques permettant, sans attendre nécessairement une révision globale des programmes, de valoriser certains contenus à travers les activités scolaires et les outils de sensibilisation.
La toponymie au cœur de la transmission
Le Professeur Médard Dominique BADA a, pour sa part, présenté le chantier consacré à la toponymie et à la désignation des rues et places publiques. L’enjeu est de documenter les appellations existantes, de mieux connaître les figures et les événements auxquels elles renvoient et de contribuer à la transmission de cette mémoire dans les espaces publics. Les échanges ont également ouvert la réflexion sur les conditions de dénomination des nouvelles infrastructures scolaires et autres équipements publics. Une meilleure prise en compte de la dimension historique et culturelle des noms attribués pourrait contribuer à renforcer le lien entre les populations, les territoires et leur histoire.
Vers une collaboration institutionnelle renforcée
Au terme des présentations, les représentants des ministères ont exprimé leur disponibilité à examiner les différentes pistes de collaboration proposées. Du côté des Enseignements Maternel et Primaire, les discussions devront notamment porter sur la préservation et la réhabilitation des infrastructures scolaires présentant une valeur historique, ainsi que sur la transmission de cette mémoire dans les apprentissages. La collaboration avec les structures chargées des infrastructures scolaires devra permettre d’identifier les mécanismes susceptibles de prendre en compte les spécificités patrimoniales de certains bâtiments. Les possibilités d’intervention de la commune, du ministère ou directement des structures compétentes ont également été évoquées. Au niveau des Enseignements Secondaires, la mobilisation des enseignants des collèges et lycées constitue l’un des axes envisagés. L’objectif est de favoriser l’utilisation de documents scientifiques validés et de créer progressivement des passerelles entre les recherches menées par l’Académie et les pratiques pédagogiques. La séance a également été marquée par la remise aux responsables ministériels d’ouvrages déjà réalisés dans le cadre du programme.
Entre recherches historiques, documentation des résistances, préservation des sites, toponymie et transmission scolaire, le Programme RÉÉCRITURE DE L’HISTOIRE COLONIALE NATIONALE DU BÉNIN entend ainsi inscrire ses travaux dans une dynamique associant recherche scientifique, mémoire collective, patrimoine et éducation. La poursuite des enquêtes annoncées à Sakété, dans le Holli djè ainsi que dans d’autres régions du pays devrait constituer les prochaines étapes de ce chantier.
Tchékpémi Jacques AHOUANSOU