Dans ce contexte, l’action du Saint-Siège présente une singularité. Institution religieuse dotée d’une personnalité juridique internationale, il cherche à conserver une position de neutralité active, en maintenant ouverts les canaux de communication avec l’ensemble des parties. Cette approche peut être qualifiée de « laïcité de dialogue » : non pas une mise à distance du religieux de la vie publique, mais une manière d’exercer une diplomatie qui privilégie le dialogue avec tous, indépendamment des appartenances confessionnelles ou des orientations politiques. Cette posture permet à Rome de se présenter comme un interlocuteur disponible pour la médiation et l’action humanitaire. Mais elle l'expose également à une difficulté majeure : comment demeurer super partes lorsque le droit international, la souveraineté des États et la réalité d'une agression militaire imposent des qualifications politiques et juridiques qui ne peuvent aisément être neutralisées ?
En effet, la diplomatie du Saint-Siège repose d’abord sur une particularité institutionnelle. Il convient de distinguer l’État de la Cité du Vatican, entité territoriale souveraine, du Saint-Siège, qui constitue l’autorité centrale de l’Église catholique et dispose d’une personnalité juridique propre en droit international. Cette singularité permet au Saint-Siège d’entretenir des relations avec des États aux régimes, aux idéologies et aux traditions religieuses très différents. Son influence ne repose donc pas principalement sur une puissance militaire ou économique, mais sur sa capacité à établir des relations, à maintenir des canaux de communication et à offrir ses bons offices. Dans la crise ukrainienne, cette approche s’est notamment traduite par les démarches du pape et par les missions confiées au cardinal Matteo Zuppi. L’objectif est moins de s’imposer comme négociateur unique que de maintenir un espace permettant d’aborder certaines questions concrètes : sort des populations civiles, enfants déplacés, prisonniers de guerre et autres préoccupations humanitaires. Le dialogue devient ainsi un instrument diplomatique en lui-même.
La neutralité revendiquée par le Saint-Siège ne signifie pas nécessairement l’inaction. Elle correspond plutôt à une volonté de conserver une capacité d’intervention auprès des différents protagonistes. Cette stratégie trouve son expression la plus concrète dans le domaine humanitaire. Les démarches entreprises autour des enfants ukrainiens déplacés ou transférés, des prisonniers de guerre et des familles séparées illustrent la capacité du Saint-Siège à intervenir sur des dossiers qui peuvent être abordés sans résoudre immédiatement les désaccords politiques fondamentaux. Cette méthode présente un avantage diplomatique considérable : lorsque les négociations politiques sont bloquées, les questions humanitaires peuvent constituer des points d’entrée permettant de rétablir progressivement la confiance. La diplomatie pontificale tente ainsi de préserver ce que l’on pourrait appeler des îlots de dialogue au milieu de la confrontation.
Mais l'efficacité d'une telle démarche suppose de comprendre la profondeur historique et géopolitique du conflit. La guerre russo-ukrainienne est nourrie par des lectures radicalement différentes de l’histoire et de l’identité. Dans son texte consacré en 2021 à l’unité historique des Russes et des Ukrainiens, Vladimir Poutine défend une conception d’une communauté historique entre Russes, Ukrainiens et Biélorusses, fondée notamment sur l’héritage de la Rus' de Kiev. À l’inverse, l’Ukraine indépendante depuis 1991 a progressivement consolidé une identité nationale et politique propre, ainsi qu’une orientation européenne affirmée. Cette divergence historique s’est transformée en affrontement géopolitique. La question de la sécurité européenne constitue également un élément central. L’élargissement de l’Otan vers l’Est, les changements politiques intervenus en Ukraine et le rapprochement de Kiev avec les structures euro-atlantiques ont été interprétés par Moscou comme une menace stratégique croissante. Cela ne saurait toutefois effacer la question fondamentale de la souveraineté ukrainienne et du recours à la force contre un État indépendant. C’est précisément cette articulation entre les causes stratégiques invoquées par Moscou et les normes du droit international qui rend la médiation particulièrement complexe.
La rupture majeure intervient en 2014. Après la crise politique ukrainienne et la chute du Président Viktor IANOUKOVYTCH, la Russie annexe la Crimée, tandis qu’un conflit armé s’installe dans le Donbass. Les accords de Minsk ne permettent pas de régler durablement la crise. Le 24 février 2022, l’offensive militaire russe à grande échelle ouvre une nouvelle phase du conflit. Derrière la confrontation militaire se trouvent également des enjeux économiques et stratégiques considérables : territoires industriels et agricoles, ressources énergétiques, accès à la mer Noire et contrôle d'espaces essentiels aux communications régionales. La guerre devient alors le point de convergence de plusieurs dimensions : historique, territoriale, militaire, économique et identitaire.
C’est ici que la « laïcité de dialogue » rencontre sa principale difficulté. Pour demeurer en mesure de parler avec Moscou comme avec Kiev, le Saint-Siège cherche à éviter un alignement diplomatique complet sur l’un des protagonistes. Mais cette prudence peut être perçue, particulièrement en Ukraine, comme une forme d’équivalence entre l’agresseur et l’agressé. Le problème n’est donc pas seulement diplomatique. Il est également moral. Lorsqu’un État considère qu’il défend son territoire contre une agression extérieure, toute formulation qui semble relativiser la responsabilité de l’agresseur peut être vécue comme une injustice supplémentaire. Le Saint-Siège se trouve ainsi confronté à une équation difficile : comment préserver sa capacité à parler à tous sans donner le sentiment de mettre toutes les responsabilités sur le même plan ? Cette tension constitue l’une des principales limites de la neutralité diplomatique dans une guerre où la qualification des faits possède une portée politique et juridique considérable.
À la dimension militaire et politique s’ajoute une importante fracture religieuse. La question de l’autocéphalie de l’Église orthodoxe d’Ukraine, reconnue par le Patriarcat œcuménique de Constantinople en 2019, a profondément bouleversé les équilibres du monde orthodoxe. Le Patriarcat de Moscou conteste cette évolution, tandis que les relations entre les différentes juridictions orthodoxes se sont fortement détériorées. Le conflit militaire s’inscrit donc également dans un environnement religieux particulièrement sensible. La proximité assumée du patriarche Cyrille de Moscou avec certaines positions du pouvoir russe complique davantage les efforts œcuméniques du Saint-Siège. Pour Rome, le dialogue interreligieux ne peut être dissocié des rapports de force géopolitiques qui traversent désormais le christianisme oriental. La diplomatie religieuse devient ainsi, elle aussi, un terrain de confrontation.
L’expérience ukrainienne révèle finalement les forces et les faiblesses de la diplomatie pontificale. Sa principale force réside dans sa capacité à intervenir là où les puissances traditionnelles rencontrent parfois des difficultés : maintenir un contact avec des interlocuteurs opposés, porter des préoccupations humanitaires et conserver un langage susceptible de rouvrir le dialogue. Sa principale faiblesse tient à l’absence de moyens coercitifs. Le Saint-Siège ne dispose ni d’armée ni de leviers économiques comparables à ceux des grandes puissances. Son influence repose essentiellement sur son autorité morale, son réseau diplomatique et sa capacité à créer de la confiance. Or, dans une guerre de haute intensité, les décisions stratégiques sont d’abord déterminées par les capacités militaires, les alliances, les intérêts nationaux et les rapports de force. Le soft power moral peut ouvrir une porte. Il ne peut, à lui seul, contraindre les belligérants à la franchir.
Le bilan de l’intervention du Saint-Siège doit donc être nuancé. Sur le plan humanitaire, son action conserve une utilité réelle. Les démarches concernant les enfants déplacés, les prisonniers et les personnes affectées par le conflit montrent que des espaces de coopération restent possibles même lorsque le dialogue politique est profondément dégradé. Sur le plan politique, en revanche, la marge de manœuvre demeure étroite. La neutralité nécessaire à la préservation des canaux diplomatiques peut entrer en contradiction avec les attentes d’une partie directement engagée dans le conflit. L’expérience russo-ukrainienne rappelle ainsi qu’aucune diplomatie spirituelle ne peut se substituer aux mécanismes du droit international, aux négociations politiques ou aux dispositifs de sécurité collective. Elle peut cependant jouer un rôle complémentaire essentiel : maintenir, même dans les périodes les plus sombres, un espace où la parole demeure possible.
La guerre russo-ukrainienne ne condamne donc pas le principe de la « laïcité de dialogue ». Elle en révèle plutôt les conditions et les limites. Dans un monde marqué par le retour de la guerre de haute intensité, la polarisation des alliances et la compétition entre puissances, la diplomatie du Saint-Siège conserve une singularité : elle peut parler aux acteurs que d’autres ne parviennent plus à rapprocher. Mais cette capacité exige un équilibre particulièrement délicat entre neutralité, vérité des faits, défense de la dignité humaine et respect du droit international.
L’enjeu n’est finalement pas de choisir entre morale et realpolitik. Il est de déterminer comment la morale peut continuer à peser sur la realpolitik sans perdre sa crédibilité, et comment le dialogue peut survivre sans devenir synonyme d’ambiguïté. Dans la guerre russo-ukrainienne, le Saint-Siège expérimente cette ligne de crête. Son influence restera nécessairement limitée face à la puissance des armes. Mais tant qu’un canal demeure ouvert, une possibilité de négociation subsiste. Et dans les conflits où les armes finissent par épuiser les protagonistes, cette possibilité, aussi fragile soit-elle, peut constituer le premier espace disponible pour reconstruire la paix.
Théodore LOKO, enseignant-chercheur